Jean Nicod s.j, un précurseur

Après une vie longue et féconde, le Père Jean Nicod, cofondateur de la revue choisir, s’est éteint à Fribourg le 4 juin 2010. Il était dans sa 97e année. Qu’on me permette de retracer un cheminement exceptionnel à bien des égards.

Né le 27 août 1913 à Lausanne, dans la grande fratrie des neuf enfants du Dr Placide Nicod, professeur en orthopédie, et de son épouse Marie-Magdeleine née Brazzola, Jean exprime à 7 ans déjà le souhait d’être prêtre. A 17 ans il entre au Séminaire des Carmes à Paris, mais au lieu de rejoindre le clergé diocésain, il se tourne vers la Compagnie de Jésus. Le 24 octobre 1934, il franchit le seuil du noviciat de Laval, en Mayenne. Précisons ici que les jésuites étaient officiellement interdits en Suisse (ils le resteront jusqu’en 1973 !). Jean Nicod entre donc dans la Province de France, dont il restera membre jusqu’à son décès.

Tempérament passionné, en avance sur son époque, esprit et cœur ouverts aux grands défis sociaux, il exprime le désir de rejoindre les prêtres-ouvriers, une option encore rarissime avant la Seconde Guerre mondiale. Après son ordination sacerdotale à Poitiers le 12 juin 1941, il s’enrôle comme volontaire, avec la permission de ses Supérieurs, dans le cadre du Service de travail obligatoire (STO) auquel sont astreints les jeunes Français démobilisés. Il part pour Hambourg en avril 1943 avec un passeport suisse qui ignore le statut d’ecclésiastique ! Dénoncé par un camarade, arrêté par la Gestapo le 23 novembre de la même année et jeté en prison, il écrit à ses parents : « C’est le plus beau jour de ma vie… Je suis fier d’être emprisonné pour le Christ. » Il gardera une certaine nostalgie de cette époque où « un même feu brûlait dans nos entrailles, nous entraînant les uns les autres vers un "toujours" plus pour le Christ Notre Seigneur, auprès de nos frères dans le besoin ».

De retour au pays natal, le 8 février 1945, très amaigri mais déterminé à poursuivre dans sa voie, l’ex-détenu est reçu par les jésuites suisses qui l’envoient à La Neuveville et à Bienne. Prêtres en paroisse, Jean Nicod et ses compagnons lancent le Centre Socrate, un carrefour culturel de grand rayonnement pendant une vingtaine d’années. Capable d’accueillir des conférenciers prestigieux - tels Albert Béguin, Henri Guillemin et le futur cardinal Jean Daniélou -, « Socrate » ouvre également ses portes à une nouvelle génération d’artistes, citons André Bréchet, Jean Ducommun ou Paul Froidevaux.

Jean manifeste ainsi sa personnalité profonde, dont il donnera toute la mesure avec le lancement de la revue choisir en novembre 1959. Ses premiers complices sont Raymond Bréchet et Robert Stalder. Le 31 octobre 2009, Jean Nicod a eu la joie de participer à Genève aux festivités des 50 ans de la publication, dont il donna le ton dès le premier éditorial, …entre des voies qui s’ouvrent, qui évoquait des perspectives audacieuses pour l’époque, comme en témoignent ces lignes : « Chrétiens, juifs et musulmans, nous savons que l’histoire du monde est celle de Dieu qui veut rassembler tous les peuples de la terre dans une famille, son Royaume. » En ce temps préconciliaire, la doctrine Hors de l’Eglise pas de salut était encore largement de rigueur !

La revue gardera le cap de l’ouverture, non sans peine, confrontée longtemps à une censure ecclésiastique plutôt bornée ! Quant à Jean Nicod, de retour sur terre fribourgeoise et nanti d’une longue expérience des Exercices spirituels ignatiens, il entrera en contact avec Personnalité et Relations Humaines (PRH), un organisme lancé en France par André Rochais, qui insistait sur « le potentiel extraordinaire de beauté, de bonté, de relation, de fécondité » dont est dotée chaque personne humaine. C’était, pour notre ami, une révélation, un rajeunissement de la spiritualité héritée de sa formation, dans laquelle il se sentait de plus en plus à l’étroit ! Il devint le fondateur de PRH en Suisse et son premier formateur.

La pensée de Jean Nicod était littéralement hantée « par l’essor des personnes et de la société », prouvant ainsi que sa mission d’homme et de croyant consistait à « voir » naître le futur et, loin de vouloir s’en emparer, à l’offrir à la sagesse de ses contemporains. N’avait-il pas écrit dans choisir, au terme d’un vigoureux éditorial (mai 1961) : « Semer les vraies richesses, sans jamais les récolter pour soi, là est la vraie grandeur » ?

Albert Longchamp s.j., Genève

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