Homélie de Beat Altenbach SJ à la messe funéraire de Pierre Guérig

Il y a quarante ans, Pierre Guérig a décidé de suivre l’exemple des premiers disciples.Il a quitté sa maison, sa famille, sa sœur et tous ses amis et amies pour partir à la suite du Christ. 

Comme il nous l’a écrit dans une lettre à Pâque 2007 intitulée « résurrection », cette décision était le fruit d’années de lutte et d’opposition.
Et ce « oui » pour le Christ a été dit « en quelque sorte dans la perspective que c’était le mieux pour Lui, mais pas pour moi ».
Cela nous rappelle bien les paroles de Simon Pierre :
« Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre. »
On entend bien la question derrière cette remarque :
Nous avons tout quitté pour toi … et maintenant ? Quel sera notre profit ?
La question est tout naturelle. Nous la connaissons tous.
Elle est le résultat d’une crainte profonde de l’homme:
La crainte qu’on doit avant tout payer quant on s’ouvre à la volonté de Dieu.
Une volonté de Dieu conçue comme quelque chose qui va a priori contre la volonté de l’homme et qui vise à priver l’homme de sa liberté et finalement de sa vie.
Pour la plupart des hommes, c’est difficile de croire ce que Jésus leur dit :
Personne n’aura quitté, à cause de moi, une maison, sa famille ou une terre,
sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple.
Je ne sais pas à quel point Pierre a cru ces paroles quant il a dit « oui » à l’appel du Christ. Mais il les a radicalement confirmées à la fin de sa vie :
« Aujourd’hui je constate avec grande joie que c’était le mieux pour Lui, pour moi et pour les autres ».
Toutes les personnes qui ont rencontré Pierre encore ces dernières mois et jours ont pu constater combien cet homme de Dieu a été comblé de grâces et de joie,
combien les paroles du Christ se sont réalisées dans cette vie.
Et tout cela non pas à travers l’expérience de la réussite ou de n’importe quel bonheur terrestre, mais face à l’expérience de l’incontournable réalité d’une maladie mortelle.
Et personne n’était plus étonné, plus émerveillé par ce centuple de grâces reçues que Pierre lui-même.
Certes, il avait déjà pendant toutes ses années de travail au service du Christ vécu de nombreux moments de joie et de bonheur :
Soit avec ses amis scouts dans les Préalpes Fribourgeoises.
Soit au Pérou, dans la Cordillère des Andes et en Amazonie, où pendant une vingtaine d’années il a fait l’expérience de consolation et de joie d’une vie auprès des plus pauvres.
Soit au Honduras, où il s’est mis pleinement au service des âmes des hommes comme accompagnateur, formateur spirituel et initiant d’un centre spirituel.
Soit ici à Notre-Dame de la Route, lors de nombreuses retraites et sessions.
Et – notre assemblée d’aujourd’hui en est la preuve - il a retrouvé tout au long de sa vie consacrée au Christ bien des mères et des pères, des frères et des sœurs, des fils et des filles.
Et tout cela – comme Jésus l’a annoncé – à travers – ou peut-être même grâce à – différentes sortes de persécutions :
par les guérillas du « sentier lumineux » et par l’armée officielle au Pérou,
par les maladies tropicales qui l’ont forcé à quitter le Pérou,
et même par certaines intrigues douloureuses au sein même de l’Eglise.
Mais, d’une certaine manière, jusqu’il y a un an, tous ces bonheurs, toutes ces amitiés profondes au sein d’une famille de plus en plus nombreuse, auraient pu apparaître comme le résultat logique du travail de Pierre, de tout ce qu’il a donné :
De son engagement inépuisable pour les hommes en général et pour ses amis en particulier.
De sa disponibilité généreuse qui a fait qu’il a tout laisser tomber et monter sa bagnole encore tard le soir pour aller consoler des amis dans leurs crises.
C’est vrai, Pierre était un homme de l’action, soucieux de tenir les choses en main, du volet de sa voiture jusqu’à l’organisation de ses funérailles.
Un visionnaire, intuitif et spontané, parfois un peu chaotique, mais toujours au service du Christ et des hommes.
Et c’est pourquoi cette dernière année vécue sous l’emprise de la maladie était pour Pierre encore une fois un pas important – après bien d’autres tout au long de sa vie – vers une compréhension encore plus profonde du mystère de Dieu et de la vie :
l’expérience radicale, vécue jusqu’au bout, du lâcher-prise.
Une expérience douloureuse et libératrice en même temps.
Une expérience qui a abouti à une célébration spontanée lundi dernier à deux heure le matin, quand Pierre a compris avec un sentiment de honte et de consolation en même temps, qu’il n’avait toujours pas tout à fait renoncé à sa propre volonté.
L’expérience – finalement – de la vérité des paroles du Christ :
Celui qui quitte tout, qui lâche vraiment tout pour suivre le Christ,
celui-ci va recevoir, en ce temps déjà, le centuple, et dans le monde à venir, la vie éternelle.
Pierre n’a jamais eu un sourire aussi beau et rayonnant que pendant ces derniers jours de sa vie.
« Que la vie est belle ! Que la vie est magnifique ! »
Il n’arrêtait plus de nous dire ces paroles.
Des paroles qui m’ont fortement rappelé Etty Hillesum, cette jeune femme juive qui a témoigné pendant la persécution par les Nazis à travers son journal de la force et de la beauté de la vie au milieu d’un monde de plus en plus marqué par la violence, l’humiliation et la mort.
J’ai lu son journal il y a cinq ans, et depuis ce moment j’en ai parlé beaucoup avec Pierre et j’avais toujours envie de rencontrer Etty un jour.
Et bien, j’ai rencontré Pierre. J’ai vu ses yeux encore jeudi dernier.
Et à travers ses yeux, j’ai vu les yeux de Etty,
des yeux devenus transparents pour la source de la vie, le regard de Dieu dans le monde.
Du Dieu depuis toujours : Dieu, le créateur du monde.
Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Le Dieu des prophètes.
Le Dieu Père de Jésus Christ. Le Dieu de la miséricorde et de l’amour.
C’est le Dieu dont Pierre a parlé dans d’innombrables conférences, retraites et entretiens personnels.
Le Dieu qu’il a – pour reprendre des mots d’Etty – essayé de mettre au jour dans les cœurs martyrisés des hommes.
Dieu trinitaire, Maître ami de la vie, qui a permis à Pierre de dire avec une conviction vraie et authentique :
“Je ne suis pas le fruit du hasard; je suis le fruit d’un rêve d’amour de la Trinité, de son débordement d’amour et de tendresse; ma vie n’a de sens que dans la mesure où elle a opté pour participer déjà maintenant, de façon partielle mais réelle, à cet amour; la mort n’a rien d’un saut angoissant dans le néant, mais bien la certitude viscérale du passage qui permet de pouvoir enfin vivre la plénitude de la Vie, c’est-à-dire la plénitude de l’Amour, la plénitude de la Tendresse de la Trinité. »
C’était au moment de l’impuissance totale, au moment où il a du s’abandonner totalement dans les mains des amies qui l’ont soigné et accompagné et dans les mains de Dieu,
c’était au seuil de la mort, du passage « de la vie à la vie », où Pierre a vraiment, plus que jamais dans sa vie, témoigné de la vérités de ses paroles,
de l’amour de Dieu trinitaire, Maître ami de la vie.
La vérité qui l’a fait vivre et la vérité qui l’a fait dire à la fin : « Je pars … heureux ! »

Beat Altenbach SJ, Zuric

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